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Auteur : James Patrick Olsen.
ESSAI DE COMPREHENSION DES ANTAGONISMES ENTRE LES SOCIETES MUSULMANNES TRADITIONNELLES ET CAPIALISTES AVANCEES
En 1979, l'Occident découvrait avec effroi qu'elle coexistait avec un Orient qu'elle croyait éteint après plusieurs siècles de domination coloniale. Lorsque nous utilisons le concept d'Occident, nous comprenons l'ensemble de l'opinion publique européenne et nord-américaine qui découvrait avec effroi que l'histoire pouvait s'écrire en dehors de la dualité est-ouest. La chute du Shah d'Iran, l'instauration d'un Etat théologique et la prise d'otages de l'ambassade américaine par des étudiants incontrôlés avaient suscité de nombreuses inquiétudes. La première tenait surtout du fait que depuis prés de deux siècles, durant lesquels l'Orient avait été colonisé par l'empire ottoman, colonisé ou mis sous protectorat par les puissances européennes, puis dominé soit par les Etats-Unis d'Amérique soit par l'Union Soviétique, l'hypothèse de l'émergence d'une révolution autre que libérale ou communiste semblait absurde. D'ailleurs, les régimes de l'Orient musulman avaient fait acte d'allégeance à l'une des deux super puissances. En fait, la révolution iranienne avait surtout mis en exergue une rigidité idéologique des analystes occidentaux et soviétique et une méconnaissance de réalités musulmanes qu'ils pensaient appartenir au passé. La seconde inquiétude tenait dans la crainte d'un réveil d'une conscience musulmane dans les pays occidentaux accueillant des communautés immigrées importantes le plus souvent originaires du Maghreb et du Machrek. Pour ce qui était de l'Union Soviétique, l'appréhension tenait dans l'interrogation concernant ses capacités à maintenir la stabilité dans ses Républiques musulmanes.
Cette découverte d'un Orient politiquement et philosophiquement actif n'aurait sans doute pas suscité autant de passion si la révolution iranienne n'avait pas coïncidé avec le développement de plus en plus rapide des médias et l'accélération de la circulation des informations. Si la sphère occidentale n'était pas encore entrée dans l'ère des inforoutes et des médias d'information en continue, il n'en demeurait pas moins que les supports se multipliaient et que, surtout, les expériences du Vietnam et du Watergate leur avait procuré une crédibilité qu'ils n'avaient pas auparavant. Si l'européen ou l'américain aurait douté de l'importance de l'impact d'une lointaine révolution iranienne pour le maintien de sa qualité de vie en avant 1970, en 1979 il était plutôt porté à la dramatiser. Il en exagérait l'importance parce que l'événement avait lieu sur les plus importants sites d'extraction de pétrole et qu'en 1973, la hausse brutale du prix du baril avait plongé les pays occidentaux dans une profonde récession économique. Mais il s'en inquiétait également parce que chaque jour, devant son écran, il assistait à la renaissance d'une conscience musulmane qu'il ne connaissait pas et qui générait en lui une sourde angoisse. L'individu voyait l'histoire se dérouler devant ses yeux sans que l'occident ait les moyens d'infléchir le cours des événements. Il y avait une sensation de vide qui se créait par l'incapacité quotidiennement affichée d'une impuissance des super puissances. La sécurisante dualité est-ouest se trouvait ébranlée par un mouvement inquiétant. Pour l'occidental, ce mouvement dépassait déjà le cadre étroit de l'Iran. Des extrapolations instinctives alimentaient une imagination débordante. Il voyait déjà des foules fanatisées posées des bombes à Paris, à Londres et à New York. Les analystes n'étaient pas en mesure d'expliquer ce phénomène de psychose grandissante et l'émergence du mouvement qui l'avait généré. L'Orient devait dormir après avoir été écrasé par des siècles de domination, de colonisation et de protectorat.
En l'an 2000, la dualité est-ouest a disparu des réalités internationales, l'Etat théologique iranien s'est stabilisé sans propager son modèle révolutionnaire à travers le monde musulman et la grande question est désormais de savoir quelle forme doit prendre la mondialisation économique et la globalisation politico-sociale. L'histoire ne s'est pas arrêté avec la révolution iranienne. Le modèle d'économie capitaliste n'est plus remis en cause et les divergences se concentrent plutôt sur les modalités d'accompagnement du développement à l'échelle mondiale. Or, avec la tendance à une imposition des us et coutumes occidentales à travers le monde comme standard des comportements individuels, résultant de l'individualisation des habitudes de consommation par l'explosion de l'offre des produits, il y avait également une émergence de mouvements identitaires se fondant surtout sur les cultures locales. Concrètement, ces phénomènes sont traités comme des anomalies passagères dans un processus perçu comme irréversible par un Occident fortifié par sa certitude que la victoire du libéralisme sur le communisme a signifié la fin de l'histoire. L'homo Liberatus est le dernier stade d'évolution de l'espèce humaine. Francis Fukuyama, l'un des plus spécialistes américains les plus renommés, l'a clairement affirmé. Aussi, si les universités occidentales avaient ouverts des départements d'études « islamiques », ou proposé des spécialisations sur le monde musulman dans les programmes de sciences politiques ou de sociologie durant les années 70-80, la tendance est aujourd'hui inversée. Exit l'intérêt pour le marxisme, le tiers-mondisme et « l'islamisme », l'heure est au post-modernisme internetisé et bientôt virtualisé.
Et pourtant, ponctuellement, des crises sociales et politiques interpellent des analystes qui se retrouvent dans une situation identique à celle qu'ont connu leurs prédécesseurs lors de la révolution iranienne. On n'explique que difficilement les conflits socio-politiques du monde musulman après avoir été incapable de comprendre les mécanismes qui ont amené l'Ayatollah Khmoneyni au pouvoir plus ou moins contre son grès. Les modèles d'analyse sociologiques et politiques occidentaux sont quasi inopérant. Pourtant, le flux d'information a explosé avec le développement de l'instantanéité de la transmission. En d'autres termes, il convient de s'interroger sur la capacité à la pensée occidentale à se donner suffisamment de flexibilité pour saisir l'événement. L'occidental semble paralysé par un savoir qu'il pense maîtrisé, mais qu'il ne possède pas, et son jugement faussé par une information prédigérée par des paramètres de recevabilité. Il y a eu la mode du politiquement correct des années 80, qui consistait surtout à ne pas sortir d'une éthique de communication qui excluait toute radicalisation des positions, donc promouvait un rapprochement voilé des idées. Des Etats-Unis, commence aujourd'hui à pointer le civiquement correct qui vise en fait à substituer le processus de rapprochement par une uniformisation effective des pensées. Et malgré les progrès supposés, les analystes occidentaux n'expliquent pas d'avantage les événements malheureux d'Algérie, la rhétorique afghane, l'obstination tchétchène ou encore la persistance de l'existence de l'opposition religieuse dans la Turquie laïque, qu'elle ne le faisait pour la révolution iranienne.
Par ce texte, nous avons voulu reprendre le processus d'analyse par le début. Notre soucis portait sur la constitution d'un modèle d'analyse reposant sur des idéaux types qui permettraient de saisir les principales causes de la résistance des populations musulmans à une mondialisation politico-économique destructrice des particularismes culturels. Il s'agit donc d'un essai dont vous trouverez la première partie ci-dessous. La première étape de notre réflexion s'est portée sur la mise en place des fondements de ce qui sera une théorie du processus d'acculturation dont sont victimes les sociétés musulmanes. Chacun des idéaux types reposent sur son propre précepte. Pour la société capitaliste avancée, nous sommes partis du principe que s'est l'angoisse face à la mort qui déterminait la formation et la dissolution des collectifs. Pour la société musulmane traditionnelle, le déterminant était l'angoisse face au jugement de Dieu. D'un côté, nous avons une société reposant sur une conception purement matérialiste de l'existence (ce que ne remet nullement en cause l'internetisation et la virtualisation du lien social, nous le découvrions dans un développement ultérieur de notre démonstration) et de l'autre un modèle de sociabilité fondé la métaphysique.
L'idéal type de la société capitaliste avancé repose sur une critique de sa perception radicale : marxiste. Nous tenons compte du fait que cette idéologie est quelque peu discréditée depuis les années 60 par la fin de l'illusion en la révolution prolétarienne. Cependant, ce choix était justifié par le fait que ses prémisses matérialistes permettaient une compréhension du modèle libéral dans le sens que le développement actuel de la réalité économique reposait sur des préceptes très proches : le « il faut manger pour vivre » était progressivement remplacé par le « il faut consommer pour exister ». D'ailleurs, cette stratégie s'expliquait par le fait que s'est la matérialité omniprésente dans la pensée occidentale qui nous préoccupait et non l'idéologie marxiste. Nous aurions pu également souligner que ces deux conceptions du monde sont de pures produits occidentaux. L'idéal type de la société musulmane traditionnelle reposait sur des prémisses socio-théologiques issus de la religion. Nous n'avons pas la prétention de détenir la vérité, de présenter la nature profonde de l'Islam, mais plutôt de cerner les principaux antagonismes permettant une opérationnalisation efficace du modèle d'analyse à développer ultérieurement. Comme nous l'avons déjà souligné, notre objectif est de fonder notre système d'appréhension sur un retour aux fondements des divergences. Il nous est alors apparu opportun de construire notre pensée sur des analyses critiques de quelques-uns des auteurs classiques, marxistes ou non, qui ont participé directement ou indirectement au développement de l'idéologie du capitalisme avancé et de mettre nos conclusions à l'épreuve d'une démarche analogue concernant la société traditionnelle musulmane.
Notre démarche, et la première partie que vous trouverez ci-dessous, a pour objectif d'apporter un outil qui facilitera la compréhension de phénomènes qui sont souvent présentés sous des angles qui entretiennent l'incompréhension du plus grand nombre. Ce soucis est d'autant plus d'actualité qu'avec le développement exponentiel des réseaux de communication, la persistance d'une définition fausse ou déviée d'un concept dans le support médiatique, il existe une tendance à entretenir une perception qui peut contenir les conditions d'une marginalisation internationales de communautés majoritaires dans les Etats nationaux ou minoritaires et immigrées dans des sociétés culturellement différentes. Est-ce que l'usage des concepts de fondamentalisme, d'islamisme ou de Djihad, par les supports médiatiques occidentaux correspondent ne serait-ce qu'à une seule réalité musulmane ? Est-ce que l'utilisation souvent abusive du concept d'Islam par l'occidental n'entraîne pas une assimilation quasi systématique du musulman avec des événements tragiques sur médiatisés ? Comment nommé un musulman qui fait la Salat, acquitte la Zakat, jeune et se rend à la Mosquée, autrement que par le qualificatif de fondamentaliste puisqu'il respecte quatre des cinq piliers de l'Islam (le pèlerinage étant un cinquième pilier qui n'est obligatoire que pour les croyants qui ont les moyens de le faire) ? Peut-il être autre chose qu'un islamiste puisque s'il n'était pas pour l'Islam il ne pratiquerait pas sa religion ? Il y a une juste mesure à trouver (et au demeurant il faudrait s'interroger sur la pertinence de l'existence d'un retour à une conception plus juste des définitions) dans l'usage des concepts dans les supports médiatiques et il convient pour cela de définir les fondements de l'incompréhension. C'est ce que nous avons tenu à entreprendre ci-dessous.
Ce qui suit n'est pas le reflet d'une réalité particulière. Il s'agit de l'exposition d'un système de mesure de situations sociales particulières qui s'inscrivent à un niveau X d'évolution. Les mouvements sociaux qui transcendent le monde musulman, au par ailleurs hétérogène, se développent. Ils évoluent en s'éloignant ou non de l'idéal musulman, en se rapprochant ou non de l'idéal libéral. Pour connaître et comprendre le degré de « maturité » atteint par la société donnée (la maturité étant libérale pour l'analyste occidental et musulmane pour l'analyste musulman), il convenait d'établir une échelle de mesure dont nous fixons ci-dessous les extrêmes. Nous essayons d'embrasser toutes les tendances idéologiques qui transcendent les modèles en nous référant non plus aux auteurs actuels, mais plutôt à leurs références intellectuelles. Le lecteur comprendra, et je l'espère nous pardonnera, d'avoir choisi tel ouvrage plutôt que tel autre. Il ne s'agissait pas pour nous d'effecteur une revue de littérature. Il nous excusera pour un style qui pourrait paraître académique. Mais il nous est apparu que par cette démarche, nous pouvions éclaircir suffisamment le cours de notre développement intellectuel. En effet, si nous voulions redéfinir les termes de l'antagonisme entre l'Occident et l'Orient pour proposer ultérieurement un outil d'évaluation du degré d'acculturation atteint par les sociétés, donc nous adresser à des spécialistes ou des érudits, il nous apparaissait également primordial que l'individu, qu'il soit musulman ou non, puisse être minimalement informé pour commencer à comprendre les conflits qui génère la mondialisation politico-économique actuelle.
ESSAI DE COMPREHENSION DE L'ANTAGONISME ENTRE LES SOCIETES MUSULMANES TRADITIONNELLES ET CAPITALISTES AVANCEES : 396 pages.